Le sexuel comme milieu; le Nebenmensch comme environnement

Ce qui suit est écrit à titre exploratoire seulement. Je ne suis pas sûr d’être au clair par rapport à la différence que j’essaie d’introduire entre milieu et environnement.

L'adulte constitue à n'en pas douter le premier et principal environnement de l'infans et la théorie de la séduction généralisée, (Laplanche, 1987) considère ses messages normaux comme véhiculant, à l’insu des émetteurs, un excès de stimuli qui, soumis à traduction par la psyché infantile, donneront lieu à l'implantation des objets-sources de la pulsion sexuelle. Cette description s'avère toutefois trop sommaire si l'on considère que l'adulte baigne lui aussi dans un milieu saturé de de sexuel. Il convient alors, je crois, de distinguer, en nous inspirant de Gibson, entre milieu (medium) et environnement. L'environnement est ce avec quoi on établit des rapports opérationnels; l'organisme et son environnement sont dans un rapport de réciprocité où le premier contribue à définir le second et inversement. Avec Varela on parle de « couplage fonctionnel » ou « couplage structural » entre un système (un organisme) et son environnement, couplage requis du fait de l'existence d'une clôture opérationnelle, donc d'une fermeture relative du système par rapport à l'environnement, et d'une sélection assez spécifique des éléments qui peuvent filtrer à travers cette clôture.

L'environnement est donc opérationnel; le milieu, lui, peut-être invisible, difficile même à interroger. Par exemple, tous les humains baignent dans un milieu de signification, de sens (meaning). Mais « le sens » n’existe pas en soi. D’après Luhmann (2012, p. 18), le sens n’existe qu’à travers les opérations qui en font usage et donc seulement au moment où ces opérations ont lieu (« Meaning exists only as meaning of the operations using it, and enhance only at the moment in which it is determined by operations, neither beforehand nor afterward. ») Le sens,a joute Luhmann, est un produit des opérations.Ce milieu n’est donc pas un système, il ne dispose pas d’une clôture opérationnelle qui le différencie d’un environnement.

Ce qui fait penser à la notion de message énigmatique de Laplanche. L'énigmatique, si je paraphrase Wittgenstein, c'est ce au sujet de quoi je ne sais même pas formuler une question. D'autant plus que l'autre de l'environnement (l'adulte, si je parle du lieu de l'infans) est lui-même mis à mal par le sexuel qu'il a dû le refouler. Le sexuel est ce dont, consciemment sauf perversion, il ne veut pas être le représentant à l’égard de l’infans, ce dont il ne veut pas en être le porteur. Mais cet adulte, cet autre, est forcément le véhicule involontaire du sexuel dans lequel il baigne. Comment cela fonctionne-t-il? Et ce bain de sexuel, serait-il indépendant des humains qui entourent l'infans? Bien sûr que non. Ce que la notion de « milieu » dénote, c'est que tous les adultes entourant l'enfant ont un rapport inconscient à celui-ci. La notion de « milieu » vient souligner la non-spécificité originaire de sexuel, comme est non spécifique un ciel d'orage chargé électriquement jusqu'à ce que une tour, un mat ou un grand arbre serve d'électrode et provoque une décharge. L'adulte qui prend soin est donc cet élément de l'environnement de l'enfant et ses soins sont ce autour de quoi se condense la charge sexuelle.

La notion de milieu, par contraste avec environnement, a donc l'avantage de réunir en lui les aspects personnels et impersonnels de la relation adulte-infans permettant de comprendre comment il est possible que la mère la plus tendre soit séductrice malgré elle, alors que rien de pervers ne transpire de sa personne.

Cette approche de la séduction généralisée est l'homologue d'un autre modèle, celui de l'individuation élaboré par Simondon. Du fait d'une sursaturation qui produit des tensions poussant à l'individuation, qu'on' peut aussi appeler différenciation. Dans cet état de tension se produit une première cristallisation qui donnera lieu à la Transduction. Quelque chose se structure et continuera à le faire de proche en proche: ni induction, ni déduction, mais transduction. De même, du fait de la séduction généralisée, quelque chose se forme dans ma psyché que je n'ai appris de personne. Ce sont mes théories infantiles, ni induites ni déduites mais transduites à partir, encore une fois, du milieu ambiant. Le milieu en effet n'est pas qu'un bain de sexuel, mais aussi un bain de formes symboliques (mythe, discours etc.) qui s'insinuent transductivement dans la psyché de l'enfant.

Bien entendu, l'autre veut intervenir, orienter ce qui advient, le formatter. C'est en cela qu'il fait violence, même sans le savoir (Aulagnier). On ne saurait imaginer une situation où cette violence ne survient pas. Mais la violence n'est pensable que par rapport à un processus hypothétique qui, dans l'absolu, se déroulerait de lui-même, sans intervention humaine, ce qui n'est évidemment jamais le cas vu l'Hilflosigkeit de l'enfant humain. C'est néanmoins sur ce fond imaginaire d'un processus absolument autonome que se profile l'idée (et la nostalgie) d'un narcissisme primaire absolu.

La différenciation, la prise de forme psychique, suit exactement le modèle de l'individuation pensée par Simondon. Lors de l'individuation il reste toujours du pré-individuel; c'est ce qui assure la réserve d'énergie potentielle qui, si elle était toute dépensée signifierait la mort de l'organisme. De même, lors de la transduction du sexuel, la création de sens à partir du bain culturel mytho-symbolique laisse toujours un reste qui est le refoulé originaire, source permanente de renouvellement psychique, et dans cette optique formant une pulsion (sexuelle) de vie.

La pulsion sexuelle de mort serait au contraire la tendance à dépenser sans retenue; une individuation poussée à l'extrême. C'est aussi une déliaison, sans doute: rupture du lien secret entre l'individuel et le pré-individuel et rupture du lien avec les autres individus, y compris avec leurs représentants internes (identifications). Mais on conçoit dès lors que cette individuation extrême peut aussi se présenter comme excès de liaison. Toute l'énergie est dépensée dans la structure, ou mieux dans l'effort pour la fixer, l'immobiliser; c'est alors un squelette sans chair aux os cimentés les uns aux autres, sans possibilité de saigner quand la vie blesse. D'ailleurs la vie ne blesse plus; l'organisme est insensible qui n'a plus pour tâche de percevoir et de se renouveler en se modifiant. Cette structure rigide, c'est une liaison définitive, de mort.


Ancienne version:
L'adulte, autant que l'infans, baigne dans le sexuel alors même qu'il croit n'avoir affaire qu'à un environnement.
L'environnement est opérationnel; le milieu peut-être invisible, difficile même à interroger. L'énigmatique, si je paraphrase Wittgenstein, c'est ce au sujet de quoi je ne sais même pas formuler une question. L'autre de mon environnement (je parle du lieu de l'infans) est lui-même mis à mal par le sexuel puisqu'il a dû le refouler; le sexuel est ce dont il ne veut pas être le représentant, ce dont il ne veut pas en être le porteur. Mais du fait de notre différence constitutive, il est le véhicule involontaire du sexuel qui de milieu se mue en environnement. Comment cela? Du fait d'une sursaturation qui produit des tensions poussant à l'individuation (cf. Simondon), ce qui peut aussi s'appeler différenciation. Dans cet état de tension se produit une première cristallisation qui donnera lieu à la transduction. Quelque chose se structure et continuera à le faire de proche en proche: ni induction, ni déduction, mais transduction. Quelque chose se forme dans ma psyché que je n'ai appris de personne. Ce sont mes théories infantiles, ni induites ni déduites mais transduites.
Bien entendu, l'autre veut intervenir, orienter ce qui advient, le formatter. C'est en cela qu'il me fait violence, même sans le savoir. On ne saurait imaginer une situation où cette violence ne survient pas. Mais la violence n'est pensable que par rapport à un processus qu'on imagine dans l'absolu se déroulant de lui-même. C'est de ce fond processuel autonome qu'émerge l'idée (et la nostalgie) d'un narcissisme primaire absolu.
La différenciation, la prise de forme psychique suit exactement le modèle de l'individuation pensée par Simondon. Il restera toujours du préindividuel; c'est ce qui assure la réserve d'énergie potentielle qui, quand elle sera toute dépensée ne peut signifier que la mort de l'organisme. La pulsion de mort serait donc le mouvement vers une dépense sans retenue; une individuation poussée à la limite; une déliaison, sans doute: rupture du lien secret entre l'individuel et le préindividuel et rupture du lien avec les autres individus, y compris avec leurs représentants internes (identifications). Mais on conçoit dès lors que cette individuation extrême peut aussi être pensée comme un excès de liaison. Toute l'énergie est dépensée dans la structure, ou mieux dans l'effort pour la fixer, l'immobiliser; c'est un squelette sans chair, sans vaisseaux sanguins, sans possibilité de saigner quand la vie blesse. D'ailleurs la vie ne blesse plus; l'organisme est insensible qui n'a plus pour tâche de se renouveler en se modifiant. Le refus de modifier la structure, c'est une liaison définitive, de mort.

Powered by Forestry.md